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Tirets à 4 épingles

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Richard Herlin

De la petite histoire des tirets

Tiret cadratin, semi-cadratin, tiret d’incise, tiret de dialogue... Il y a certes moins de types de tirets que d’imbéciles, mais suffisamment pour nous laisser confus face à notre clavier. Le terrain est si sensible qu’il nous fallait bien tout le savoir-faire d’un correcteur expérimenté pour nous guider et nous tirer d’affaire.

Ils sont trois, le petit, le moyen et le grand. Le petit n’est pas à proprement parler un signe de ponctuation, c’est le « trait d’union », qui n’en prend pas, de trait d’union. Le moyen et le grand, chez les typographes et les correcteurs, ressortissent eux pleinement à la ponctuation (parfois très « expressive »), et sont, malgré quelques désaccords terminologiques entre spécialistes, couramment appelés le « tiret cadratin » et le « tiret demi-cadratin ». Ce sont ces appellations que nous utiliserons par la suite.

 

Le trait d’union n’intéresse pas que les écrivains. Il fait partie de l’orthographe commune, où il assume parfois des fonctions toutes prosaïques. Il est de rigueur quand il s’agit de distinguer une région géographique d’une région administrative. Si la basse Normandie évoque la région normande la plus proche de la mer, la Basse-Normandie, elle, est la région qui comprend les départements du Calvados, de l’Orne et de la Manche. Il est d’usage dans les prénoms composés et dans certains noms. Par son absence, il prend un autre sens. On peut avoir un ami prénommé Jean-Paul, mais s’il s’agit d’un pape, on écrira Jean Paul, sans le trait d’union, et avec un numéro, Jean Paul II, car il ne s’agit pas du nom de baptême mais de la référence à deux apôtres. Gaultier, un autre Jean-Paul, signe sa griffe Jean Paul Gaultier. Dans les surnoms en général, on ne mettra pas de trait d’union, Richard Cœur de Lion ou Pierrot le Fou.

 

Dans les noms communs, il lie les termes d’un mot composé, le sot-l’y-laisse. Mais certains s’en passent, pomme de terre. Et d’autres finissent par se souder, portefeuille. Il a cette fonction de substantiver, le savoir-faire, voire de conceptualiser, Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, de Vladimir Jankélévitch. Chez un auteur comme Raymond Queneau, il devient trait d’humour, « une vieille amie du presque-écrasé », « et je soutiens qu’on peut n’être que presque-cocu »,  « Allez grouille, presque-père, dit Valentin » (cités par A. Doppagne, 1973). Dans cet emploi, son utilisation n’a de limite que l’imagination. Ce désagréable personnage d’une histoire pourra s’appeler la-dame-d’à-côté-qui-râle-toujours (ou, au contraire, ladamedàcôtéquirâletoujours).

 

Le trait d’union entre encore dans la composition des mots avec préfixe. S’il est d’un usage pratique, le préfixe pose aussi de façon récurrente le problème du maintien ou pas du trait d’union. Faut-il le mettre avec anti ou souder le néologisme formé ? Y a-t-il une différence selon qu’il s’agira d’un substantif ou un adjectif ? Autant de questions pour lesquelles les réponses divergent encore. Restons-en là.

 

Le trait d’union sert aussi à… diviser. Il s’agit ici d’une fonction qui intéresse plus l’édition, où il prend, chez les correcteurs et les typographes, le nom de « dive ». Dans un texte composé, il apparaît en fin de ligne quand la justification ne permet plus d’entrer un mot en entier. Les traitements de texte disposent de césures automatiques, qui coupent le mot selon certains critères, nombre de lettres conservées de part et d’autre de la dive, interdiction de rejeter une syllabe muette… D’une façon générale, surtout si la justification est longue, on évitera autant que faire se peut d’y avoir recours, et en toute circonstance de ne pas en aligner plus de deux successivement. Il faut prendre garde aussi de ne pas couper n’importe où le mot, préférer la coupe étymologique à la coupe syllabique, ou de produire des effets involontairement comiques.

 

« Je suis bien con-

scient du problème. »

 

À moins que la coupe incongrue soit l’effet recherché, parce que l’on s’est senti l’âme d’un poète. Prudence alors, pour les néophytes, car tiret d’humour n’est pas nécessairement trait d’esprit.

 

Fort de ces prévenances, on tâchera de se souvenir enfin, pour éviter toute confusion, que trait d’union brille au contact le plus direct avec les lettres, là où ses grands frères cadratin et demi-cadratin ne s’épanouissent – au zénith de leur beauté – que lorsque les mots leur laissent une respiration, une espace, serait-elle toute fine voire insécable. Dans la famille, on ne partage pas les mêmes intérêts : Cupidon de la fratrie, trait d’union s’est fait une vie des alliances, tandis que ses deux aînés, que l’on vous autorisera à l’occasion à confondre, introduisent, séparent, mettent le plus souvent en avant, en exergue, mais à l’écart.

 

Il y a quelques règles, apprenons donc à les suivre, mais en typographie comme en toutes choses, la beauté souvent prime, les règles s’accommodent.

Article initialement paru dans le premier numéro de la revue Tind.

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