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La police des polices

Ewa Nouyrigat / Pierre-Yann Lallaizon

Entretien de Pierre-Yann Lallaizon avec Ewa Nouyrigat

Recueil de témoignage par Ewa Nouyrigat pour le magazine Society à l’occasion de son article “La Police des polices”.

Ewa Nouyrigat — Quand il a justifié son choix, Marco Rubio a décrit Times New Roman comme faisant plus “professionnel” et symbolisant un retour à la tradition. A quoi est due l'image plus formelle de cette police comparée à Calibri (est-ce une histoire d’empattements ou bien autre chose)?

Pierre-Yann Lallaizon — Cette image "sérieuse" vient autant du dessin que de l’habitude. Times New Roman possède des empattements triangulaires, avec un contraste marqué et une longue histoire liée à l'édition, à la presse, et plus généralement aux documents administratifs. À force de la voir dans des contextes formels, nous avons fini par la trouver statutaire. Le même phénomène explique pourquoi les empattements filiformes comme ceux du Didot évoquent aujourd’hui le luxe ou une certaine élégance à la française : son usage en couverture de la collection Blanche de Gallimard a durablement nourri cet imaginaire. Calibri, plus ronde et apparue dans le menu déroulant de polices du logiciel Word – donc accessible à tous – paraît naturellement moins solennelle.

Times New Roman Wide 427 
(1960 speciemen sheet)

De Desk Catalog of ‘Monotype’ Faces (1960s)

Collection Tholenaar 
au Letterform Archive

EN — Est-ce que la typographie a toujours été un outil politique ou bien assiste-t-on à son instrumentalisation ?

PYL — La typographie a toujours été un outil politique dès lors que le pouvoir utilise l’écrit pour représenter une société. Après la Révolution française, les caractères Didot, rationnels et néoclassiques, ont progressivement supplanté le Garamond et sa famille de garaldes, trop associés à l’Ancien Régime. Changer de lettres permettait aussi de changer symboliquement d’époque, de créer une rupture. Il y eu la logique avec la Fraktur en Allemagne. Célébrée par les nazis comme une écriture nationale et purement aryenne, elle est abandonnée en 1941 au profit des caractères romains, plus pratiques car plus lisibles par le plus grand nombre dans les territoires occupés. Les grandes convictions graphiques s'effacent parfois devant le pragmatisme des habitudes de lecture. Une typographie n’est donc pas foncièrement politique par nature : elle le devient par les usages et les choix qui sont imposés par les institutions.

EN — Qu'est-ce qui rend Calibri plus lisible et accessible, notamment auprès des personnes atteintes de handicaps tels que la dyslexie ou la dysgraphie?

PYL — On a longtemps considéré les caractères à empattements comme plus lisibles sur papier, et les sans-serif comme Arial ou Calibri plus adaptés aux écrans. À l’origine, cela tenait surtout à la faible résolution des écrans, qui affichait mal les détails fins comme les empattements. Aujourd’hui, cette opposition est moins pertinente... mais l’habitude est restée. Calibri conserve des qualités réelles : formes rondes, ouvertes, régulières et peu contrastées. Cela peut améliorer le confort de lecture, sans en faire non plus une police miracle pour la dyslexie. Corps, espacement et interlignage comptent tout autant, par exemple. Times New Roman reste d’ailleurs un modèle de lisibilité, malgré son dessin resserré conçu pour faire tenir davantage de texte dans les colonnes du journal Times où il est né. Mais au fond, c'est l'habitude qui crée le confort. Comme le résumait la graphiste Zuzana Licko : « On lit le mieux ce qu’on lit le plus. »

 

Calibri specimen 
par Lucas de Groot en 2004



EN — Pourquoi le choix de typographie (que ce soit au sein d'un Etat mais aussi d'un magazine ou d'une marque) est si important?

PYL — La typographie se situe entre l’image et le mot, entre le signifiant et le signifié. Elle transmet un texte tout en lui donnant immédiatement une identité : institutionnelle, populaire, luxueuse, amusante ou rassurante. Elle agit souvent avant même que nous ayons commencé à lire consciemment.
Les lettres sont aussi liées à une époque, un territoire et une histoire, ce qui les rend facilement instrumentalisables. Gotham, dessinée par Tobias Frere-Jones à partir de lettrages new-yorkais, a contribué à donner à la campagne d’Obama en 2008 une image moderne, directe, populaire et profondément américaine, sans tomber dans le cliché. Pour un État, une typographie construit l’autorité ; pour un magazine, une voix éditoriale ; pour une marque, une personnalité. Choisir une police, c’est choisir la manière dont une parole sera perçue. Avec la typographie, les mots deviennent des images, et les images des vecteurs d'influence.

 

Propos recueillis par Ewa Nouyrigat pour le magazine Society n°286
"La police des polices", par Ewa Nouyrigat

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